Vin et religion : une relation vieille de plus de 5 000 ans, ou comment la religion a entretenu la viticulture

Les origines

Le vin a des origines très anciennes. Les plus anciens vestiges archéologiques situent l’apparition des premières vignes cultivées vers 6 000 ans av. J.-C., en Caucase, proche des frontières contemporaines de la Turquie, de la Géorgie et de l’Arménie. La culture de la vigne, aussi vieille que la culture des céréales, coïncide avec la sédentarisation de l’homme, alors que le chasseur-cueilleur devient agriculteur-éleveur.

C’est en Égypte que l’on a retrouvé les plus anciennes activités liées à la viticulture, l’art de sélectionner et de cultiver la vigne pour améliorer la qualité et la quantité des raisons qu’elle produit. Des hiéroglyphes datant de 3 200 ans avant notre ère, représentant des piquets supportant des pieds de vignes, ont été découverts en Égypte. Des fresques ont également été retrouvées dans les chambres funéraires de Louxor. Il s’avère que le premier dieu du vin est Osiris, lequel est également le dieu du cycle de la végétation et de la vie après la mort. Les Égyptiens surnommaient parfois le vin « la sueur de Ré », le dieu solaire.

Depuis des millénaires, le vin et la religion entretiennent des relations étroites. Autant les civilisations grecque que romaine ont rendu hommage au vin et à la vigne en lui dédiant un dieu : Bacchus chez les Romains et Dionysos chez les Grecs. Le dieu du vin symbolise le délire mystique, s’opposant ainsi à Apollon qui prêche l’harmonie raisonnée. Les fêtes de Dionysos (les dionysies) et de Bacchus (les bacchanales) étaient littéralement un hymne à l’ivresse, laquelle, croyait-on, permettait de se rapprocher de leur dieu. Alors que les célébrations grecques donnèrent naissance au théâtre, Rome a entretenu des rapports plus conflictuels avec Bacchus : les bacchanales tournèrent parfois en orgie et elles furent interdites pendant environ 150 ans suite au « scandale des bacchanales » en 186 av. J.-C., jusqu’à ce que César les autorise de nouveau.

Les bacchanales

Les Grecs et les Romains sont les fondateurs de l’œnologie, c’est-à-dire la science du vin. Ils ont appris à traiter le vin de façon à l’améliorer et à mieux le conserver grâce au soutirage, au salage et à l’addition d’argile, de chaux et de poudre de malt.

Depuis cette époque, le vin et la vigne suscitent toute une symbolique. En effet, la vigne, gage de félicité après une vendange fructueuse, semble mourir en hiver pour renaître au printemps : elle devient symbole de la résurrection et de la vie éternelle.

Les Romains portèrent une profonde vénération au vin, particulièrement le vin de qualité. Ils ont ainsi créé le premier classement des vins. Au sommet de cette hiérarchie, le fameux vin de Falerne ou falernum, un vin blanc issu de vignes poussant sur les pentes du Monte Massico en Campanie, sur la côte ouest italienne.

Puis, un coup dur frappe la viticulture : l’Empire romain s’écroule (officiellement en 476 de notre ère) sous les attaques répétées des Barbares (Goths, Wisigoths, Ostrogoths), lesquels sont des buveurs… de bière.

Heureusement, peu de temps avant le déclin de l’Empire romain, l’empereur Constantin impose une nouvelle religion officielle grâce à l’Édit de Milan de 313, soit le christianisme. Les Barbares, après une terrible période de destruction, finissent par adopter le christianisme comme religion.

Christianisme, judaïsme et islam

Dans le christianisme, la symbolique de la vigne et du vin est omniprésente : le vin et la vigne sont d’ailleurs cités 443 fois dans la Bible (source : P. Androuet, op. cit., p. 138). Le vin y est généralement décrit comme un don de dieu pour rendre la vie plus joyeuse, bien que l’ivresse y soit également condamnée.

L’Ancien Testament relate l’histoire de Jéhovah qui fait cadeau de la vigne à Noé pour adoucir son sort lors du Déluge. La première chose que Noé fera après le Déluge est de planter un vignoble. Bien qu’elle mette en garde contre les effets de l’alcool en narrant l’histoire de Noé qui s’enivre au vin de Mossoul, la Bible donne généralement une image positive au vin : elle relate les vertus de ce breuvage lorsque que consommé avec modération.

Le Nouveau Testament, pour sa part, relate plusieurs histoires où le vin tient une symbolique, telles que la Cène où Jésus consacre le pain et le vin ou alors les noces de Cana où Jésus convertit de l’eau en vin. Dans l’Évangile selon Saint Jean, Jésus déclare : « Je suis le vrai cep et mon père est le vigneron. Tout sarment qui ne porte pas de fruits, il le retranche; et tout sarment qui porte du fruit il l’émonde, afin qu’il porte encore plus de fruits. »

La Cène de Léonard da Vinci

Dans le christianisme, le pain et le vin sont des symboles puissants, représentant le corps et le sang du Christ, célébrés lors de l’eucharistie. C’est grâce à ce rite sacré que l’on doit la survie de la viticulture en Occident.

Pour les civilisations occidentales, de même que celles du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord, le vin est donc plus qu’un simple produit de la terre : le vin assume un rôle sacramentel et religieux. Il est souvent cité comme un symbole de prospérité. Le vin est intimement associé aux événements les plus importants de la vie, notamment pour célébrer les rites de passage tels que le mariage, la naissance d’un enfant, le baptême, la confirmation et le service funéraire.

Dans le judaïsme, le vin est un objet de sacrifice et de bénédiction qui est servi lors des principales célébrations juives telles que le souper de sabbat, la pâque et la cérémonie de la circoncision (du vin casher, bien sûr, lequel est vinifié sous strict contrôle rabbinique). Malgré la place importante que le vin occupe dans le judaïsme et la civilisation juive, un fait ressort : l’abus d’alcool est remarquablement rare chez les juifs. La raison est probablement liée au fait que les juifs sont initiés au vin par leur famille dès leur plus jeune âge dans un contexte religieux où la consommation est toujours mesurée.

Chez les musulmans, le vin est à la fois un objet de répulsion et l’une des récompenses du paradis promises par le Prophète. « Voici la description du paradis qui a été promis aux pieux : il y aura là des rivières d’une eau jamais malodorante, et des rivières d’un lait au goût inaltérable, et des rivières d’un vin délicieux à boire, ainsi que des rivières d’un miel purifié… » (Surat Muhammad : 15).

Bien que de nos jours l’islam professe clairement la prohibition de l’alcool, ce ne fut pas toujours le cas. En fait, Mahomet naquît dans une culture moyen-orientale qui louait le vin, lequel faisait partie de la vie quotidienne de La Mecque au 6esiècle, étant même produit localement. On rapporte que Mahomet buvait du nahib, une sorte de vin de datte. Le Prophète associait bien-être, santé et fertilité au vin bien qu’il professait la modération : l’ivresse n’a jamais été acceptée dans la civilisation arabe. Cette évolution historique sur la question du vin est liée au fait que la loi coranique prend également en compte les enseignements du hadith (recueil de traditions concernant les actes et les propos de Mahomet), l’opinion des académiques islamiques et les décisions des imams qui ont une autorité influente sur l’interprétation des enseignements du Prophète.

Il est intéressant de noter que le mot « alcool » vient de l’arabe « al-kohol » et que c’est la civilisation arabe qui a inventé l’alambic (« al-anbîq » en arabe), lequel permet la distillation; l’alambic sera adopté par l’Espagne dans la production des vins mutés tels que le xérès et plus tard le porto.

Le Moyen Âge

Bien que l’Église condamne l’ivresse, le rituel chrétien de la messe et de la communion exige un approvisionnement continu des paroisses en vin. Au Moyen Âge, les monastères se multiplient à travers l’Europe : des régions entières se spécialisent alors en viticulture. L’Église joue un rôle primordial dans l’acclimatation de la vigne et de la diffusion de la viticulture dans les régions septentrionales d’Europe. Les monastères sont non seulement des institutions religieuses mais également des centres socio-économiques importants autour desquels les vignes y sont cultivées. La culture de la vigne devient l’une des activités agricoles principales des monastères pour répondre non seulement aux besoins de la messe mais également à ceux des prélats et de l’hostellerie, grâce auxquels les monastères s’enrichissent grassement.  

En plus de donner la communion, les moines sont aussi responsables de soigner les malades. À cette époque, le meilleur remède pour soigner la majorité des maux du corps est le vin, lequel est considéré comme une panacée : il est utilisé comme anesthésiant oral, nettoyant topique et un aide à la digestion. Le vin s’avère beaucoup plus inestimable que l’eau car celle-ci, non traitée à cette époque, est porteuse de multiples maladies.

Les communautés religieuses investissent beaucoup d’argent sur la recherche en viticulture; elles élaborent ainsi plusieurs méthodes de vinification encore utilisées de nos jours. L’une des inventions les plus réputées accréditées aux moines est celle de la méthode de vinification du champagne. À cette époque, il est important pour les moines de produire du bon vin car celui-ci aide à ennoblir la réputation et la renommée de leur abbaye.

La notion de terroir (ensemble de facteurs naturels caractérisant un vignoble) s’affirme grâce aux moines qui ont su sélectionner et adapter les cépages aux différents vignobles. Grâce aux essais s’étalant sur des décennies, les moines ont identifié les terroirs donnant les meilleurs résultats avec tel ou tel cépage.

Les moines ont aussi développé la notion de climat (parcelle d’un terroir viticole définie par des caractéristiques climatiques et géographiques propres), principalement sous le règne du Pape Clément VI qui vécut comme un prince. Ils découvrirent que certaines parcelles donnaient du meilleur vin que d’autres. Ainsi, en Bourgogne, les moines ont identifié des centaines de climats, qu’ils ont ensuite ceints de murets pour bien marquer les limites : on les appelle des clos. L’un des clos les plus prestigieux au monde encore aujourd’hui est le Clos de Vougeot. Celui-ci fut divisé par les moines en trois climats : le mieux exposé, sur la pente de la colline, fût réservé à la cuvée du pape, celui du milieu approvisionnait la cuvée du roi alors que le plus bas servait à produire la cuvée des moines.

Le Clos de Vougeot

Ces notions de terroir et de climat perdurent jusqu’à aujourd’hui, non seulement en France mais dans toute l’Europe, grâce au système monastique qui a perduré mille ans. Aujourd’hui, même les viticulteurs du Nouveau Monde tentent d’adopter ces notions de terroir et de climat.

La puissance des moines va s’effriter considérablement avec la Guerre de Cent Ans (1337-1453) puis suite à la Révolution française, mais leur héritage viticole perdurera en Europe jusqu’au prochain bond qualitatif dans la viticulture au 19e siècle. Cette nouvelle phase dans la progression de la viticulture est menée de front par le progrès technique et la science moderne sur fond de révolution industrielle. Les marchands et les banquiers deviennent alors maîtres de la viticulture : leur objectif premier est de créer une véritable industrie du vin où productivité et profitabilité deviennent la nouvelle religion.

Le Nouveau Monde

Malgré le déclin de l’influence des communautés religieuses en Europe, celle-ci sera omniprésente dans la naissance de la viticulture moderne du Nouveau Monde. Grâce à la découverte des Amériques, la relation entre le vin et la religion prend un second souffle.

La viticulture en Amérique débute réellement avec l’arrivée de Christophe Colomb et, surtout, des missionnaires. Ainsi, l‘histoire vinicole sud-américaine commence avec l’arrivée des premiers conquistadors au 16e siècle, lesquels apportent avec eux des vignes du vieux continent. Ces importateurs improvisés voulent avant tout permettre aux premiers colons espagnols de célébrer l’eucharistie. Toutefois, la production viticole sud-américaine ne deviendra sérieuse qu’au début du 18e siècle grâce à la culture de la vigne par les Jésuites et les Augustins.

L’histoire du vin californien, pour sa part, débute vers la fin du 18e siècle alors que des missionnaires franciscains plantent les premières vignes pour produire du vin de messe.

Au Canada,les vignes poussaient déjà à l’état sauvage lorsque l’explorateur viking Leif Ericsson quitte la Norvège en l’an 1001 de notre ère pour débarquer à L’Anse aux Meadows au nord de Terre-Neuve : il nommera cet endroit Vineland, c’est-à-dire « Terre des vignes ». Toutefois, les vignes indigènes que l’on trouve dans plusieurs régions canadiennes ne produisent pas vraiment du vin de qualité. En effet, les vignes canadiennes appartiennent aux familles vitis labrusca et vitis riparia, lesquelles s’adaptent bien aux rudes hivers canadiens, mais elles ont néanmoins tendance à transmettre au vin des qualités « animales » peu attrayantes, du genre fourrure d’animal mouillée. Malgré cela, les missionnaires jésuites, les premiers vignerons canadiens, surent s’en accommoder : en effet, à défaut de pouvoir importer suffisamment de vin européen, ils durent vinifier leur propre vin de messe sur l’Île d’Orléans dès le début du 17e siècle.

L’histoire de la viticulture dans la vallée de l’Okanagan débute vers les années 1860 alors que des missionnaires plantèrent, près de la ville de Kelowna, les premières vignes appartenant à la famille vitis labrusca (tels que le concord, le delaware, le campbell et le patricia), abondantes localement. Ironiquement, l’industrie viticole de la Colombie-Britannique ne prend réellement son envol que vers les années 1930, époque de la prohibition et la Grande Dépression, grâce principalement aux besoins en vin de communion.

La prohibition

La prohibition s’est manifestée dans plusieurs pays occidentaux à partir du milieu du 19e siècle. La source de la prohibition est intimement liée au mouvement réformiste mené de front par les Églises anglicanes protestantes, entre autres les méthodistes et les presbytériens, qui associaient l’alcool à la violence conjugale et à un manque de moralité croissante chez les plus pauvres de la société.

Avant de devenir une loi, la prohibition a pris source dans un mouvement de tempérance, autant aux États-Unis qu’au Canada. Au Canada, le mouvement prohibitionniste débute en 1864 avec la Loi de tempérance (aussi appelée la Loi Dunkin) adoptée par le Parlement du Canada-Uni qui autorise les comtés et municipalités à interdire la vente au détail de l’alcool sur leur territoire mais, ironiquement, pas la production d’alcool, laquelle est autorisée à des fins médicinales, sacramentales, scientifiques, industrielles et… artistiques.

En 1878, cette loi est étendue à toutes les provinces de l’Amérique du Nord britannique. Le mouvement de prohibition se radicalise, autant au Canada qu’aux États-Unis; l’alcool est considéré comme une menace pour la santé et la paix sociale. Et pourtant, au Canada, les médecins pouvaient prescrire de l’alcool s’ils croyaient que cela apporterait du soulagement aux patients. Par conséquent, en Ontario, entre 1917 et 1927, 57 nouvelles licences sont décernées par le gouvernement pour établir des vineries, en plus des dix qui existent déjà, afin de satisfaire à la demande légale en alcool, surtout à des fins médicinales et sacramentales. À la fin de la prohibition, la consommation d’alcool au Canada avait plus que décuplé : la preuve que les interdits fonctionnent rarement.

Aux États-Unis, la Loi Volstead est adoptée en 1919 par 36 États, laquelle interdit la fabrication, la vente et le transport des boissons alcoolisées, mais elle n’interdit toutefois pas la consommation d’alcool. Malgré une interdiction générale de l’alcool pendant la prohibition, certains usages sont encore permis : les breuvages médicinaux, le vin de messe et les boissons préparées à la maison. À l’instar du Canada, la consommation d’alcool aux États-Unis augmente considérablement pendant la prohibition : au moment où la Loi Volstead est abrogée en 1933, la consommation d’alcool avait doublé. La prohibition a d’autres effets non escomptés : le plus important est l’émergence d’un marché noir qui fait passer Al Capone à l’histoire. De plus, le nombre de communautés religieuses augmente considérablement pendant la prohibition et, par conséquent, la production de vin à des fins sacramentales. Une étude entreprise en 1925 démontra que la demande pour le vin sacramental avait augmenté de 800 000 gallons (soit plus de 211 000 litres) sur une période de deux ans. Comme on disait à cette époque : il n’y a pas d’athéiste durant de la prohibition lorsque le vin religieux est légal.

Conclusion

Le vin a toujours eu une dimension spirituelle et religieuse. Tel que l’histoire occidentale le démontre, le développement de la viticulture est intrinsèquement lié à la religion et aux rites sacramentaux; ce qui explique pourquoi le vin est un thème majeur de la culture occidentale.

Ce ne fut pas le cas en Orient ou dans l’Amérique d’avant Christophe Colomb. Alors qu’il y avait de la vigne depuis des millénaires en Chine, en Inde, en Perse et dans l’Amérique précoloniale, la viticulture dans ces régions n’a jamais été soutenue par les rites religieux; elle est ainsi restée marginale.

Si le vin et la vigne ont joué un rôle déterminant dans la plupart des religions de la Méditerranée orientale de l’Antiquité, c’est néanmoins dans le symbolisme et la pratique religieuse du christianisme que le vin a revêtu le plus de poids. Cette dimension religieuse a été particulièrement importante à deux moments critiques dans l’histoire du vin. D’abord, à la chute de l’Empire romain alors que l’adoption du christianisme comme religion d’État a permis non seulement la survie du vin mais également son ascension au rang de valeur sacrée dans la société européenne. Puis, le christianisme a favorisé l’introduction de la culture de la vigne et l’élaboration du vin dans le Nouveau Monde, donnant ainsi un second souffle à la relation vin-religion.

Encore aujourd’hui, bien que la science ait devancé la religion dans les activités vinicoles, il reste que le vin, particulièrement en Occident, continue d’être associé aux célébrations et aux rites de passage les plus importants de notre vie, en plus d’être un élément marquant de la toile complexe de nos interactions sociales.

Lectures supplémentaires : « Le vin dans la religion » de Pierre Androuet; « Le vin, c’est toute une histoire » de Michel Bouvier; « Le vin et le divin » de Jean-Robert Pitte; « Une histoire mondiale du vin » de Hugh Johnson; « Une histoire du vin et de la civilisation » de Benoit Guy Allaire sur le blog Vin Québec (www.vinquebec.com/histoire_du_vin).
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