Robert Parker

L’influence Parker

Robert M. Parker Jr. est considéré comme le critique de vin le plus influent sur la planète. Il a un tel impact sur l’industrie du vin qu’on le surnomme « l’Empereur du vin » et parfois « le gourou ». Même la France, berceau de la viticulture, lui reconnaît la portée de ses opinions et son influence positive sur la viticulture française; ainsi, en 1999, le président Jacques Chirac le sacre Chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur. Six ans plus tard, il sera sacré Officier de la Légion d’honneur.

Parker n’était pourtant pas prédestiné à devenir critique de vin, ni à travailler de quelconque façon dans le monde du vin. Né en 1947 à Baltimore au Maryland, Parker étudie l’histoire avant de se tourner vers le droit. Puis, il exerce le métier d’avocat de 1973 à 1984 au compte de la société Farm Credit Banks de Baltimore. Petit à petit, à mesure que croît son revenu disponible, il découvre le vin. Sa passion grandira jusqu’au jour où il décide de s’y dédier à temps plein.

Parker, qui soit dit en passant a fait assurer son nez pour un million de dollars, a littéralement changé la profession de critique de vin. Avant l’ère Parker, la profession de critique de vin était surtout une activité parallèle à la production et au commerce de la boisson de Bacchus. La fonction première du critique de vin se limite alors principalement à partager de l’information sur les produits de viticulteurs ou de commerçants. D’ailleurs, plusieurs critiques de vin produisent ou vendent eux-mêmes du vin. Les conflits d’intérêt sont acceptés par les consommateurs car ils sont la norme dans l’industrie.

De plus, à cette époque, les critiques de vin semblent souvent issus d’un même moule. Typiquement, le critique de vin est une personne très érudite en la matière, possédant une formation formelle et poussée, plus souvent qu’autrement en viticulture ou en commerce du vin, qui communique de l’information principalement pour les gens de l’industrie.

Arrive Robert Parker, un autodidacte qui ne possède aucune vigne et qui ne vend aucun vin, avec un style de communication vulgarisateur et sans esbroufe, qui chamboule la profession en démystifiant le vin pour le consommateur non érudit plutôt que de se dédier à une industrie spécialisée dans l’autopromotion. Il amène ainsi une nouvelle façon de faire : cela sera la clé de son succès.

En 1978, il crée sa propre publication intitulée The Wine Advocate. Il achète les listes de distribution des plus grands détaillants de vin américains et il distribue gratuitement 6 500 copies de sa première édition. Puis, il commence à charger des frais d’abonnement dès la deuxième édition, un geste audacieux pour quelqu’un qui n’a pas encore établi sa réputation. Aujourd’hui, The Wine Advocate compte plus de 50 000 abonnés dans 37 pays. En plus de sa propre publication, Parker collabore au Food and Wine Magazine et au BusinessWeek, des revues très influentes aux États-Unis. Il écrit également des articles pour la revue britannique The Field de même que pour l’Express français, devenant ainsi le premier critique de vin ne possédant pas la nationalité française à écrire pour cette revue prestigieuse. Parker a publié onze livres sur le vin, dont le célèbre Guide Parker, bible de l’acheteur de grands crus, surtout aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon.

Même les plus fervents détracteurs de Parker ne peuvent nier qu’il ait établi une nouvelle norme quant à l’éthique et à l’indépendance de la profession de critique de vin. Alors qu’il était tout à fait normal pour les critiques de vin d’accepter des échantillons gratuits et même les voyages payés, Parker, quant à lui, évite les situations de conflits d’intérêt en refusant catégoriquement les cadeaux ou les cachets de producteurs et de commerçants et il ne sollicite aucun échantillon gratuit (il en reçoit malgré tout une quantité importante à tous les jours, au point qu’un facteur municipal est affecté à son seul service). Il refuse également toute forme de publicité dans ses livres et sur son site web. On crédite Parker d’avoir rendu la profession de critique de vin non seulement plus indépendante mais également plus objective.

Parker est aussi crédité pour avoir créé le système de cotation des vins basé sur une échelle de cent points. Ce système est devenu très populaire auprès des amateurs, particulièrement nord-américains, à la recherche de points de repère faciles et rapides pour choisir des vins de qualité.

L’influence de Parker, bien que globale, s’est fait ressentir davantage sur les vins de Bordeaux, plus que toute autre appellation. La particularité unique des grands vins de Bordeaux est que ceux-ci font partie d’un système de classification officiel créé en 1855 dans le but de mieux identifier et promouvoir les vins de qualité supérieure. La décision à cette époque a été de baser ce système de classification sur un seul facteur déterminant, soit le prix auquel se vendaient les fioles en 1855. La classification de 1855 est ainsi basée sur le principe mercantiliste qu’un prix élevé est indicatif d’une demande importante pour le produit et qu’une demande importante est directement liée à la qualité du produit. Ce système de classification n’a pas changé depuis 1855 (à l’exception du Château Mouton Rothschild qui a réussit à se faire reclassifier de Deuxième Grand Cru à Premier Grand Cru en 1973), malgré que d’innombrables domaines viticoles aient changé de propriétaires et modifié la superficie de leurs terres cultivées (à la baisse ou à la hausse).

Parker est très critique envers la classification de 1855 car elle permettrait à des châteaux de vendre du vin médiocre aux consommateurs. Pour lui, la classification de 1855 n’a qu’une importance historique. Parker fut l’un des premiers à écrire sur les crus de Bordeaux en les jugeant uniquement sur le plaisir que ceux-ci lui apportent personnellement. Très vite, les consommateurs lui reconnaissent un talent indiscutable pour analyser la qualité des vins et pour rédiger des commentaires très détaillés mais sans ambiguïté sur les caractéristiques organoleptiques des vins. Le point tournant de sa carrière coïncide avec la sortie des Bordeaux 1982. Parker se démarque alors pour son appréciation du millésime, le qualifiant d’exceptionnel, alors que beaucoup d’autres critiques de vin influents de l’époque trouvent les bordelais 1982 trop mûrs et pas assez acides. Aujourd’hui, les connaisseurs à travers le monde reconnaissent que 1982 est un millésime supérieur.

Le millésime 1982 à Bordeaux permit à Parker d’asseoir sa réputation de prodige du vin et propulsa sa carrière au firmament.

La controverse Parker

À l’instar de plusieurs gens influents, peu importe leur sphère d’activités, Parker est controversé et il fait couler beaucoup d’encre dans les médias spécialisés.

Parker a toujours affirmé que sa seule motivation derrière ses critiques de vin était de permettre aux consommateurs de faire des choix plus éclairés. Toutefois, l’influence de Parker dépasse aujourd’hui les frontières de la consommation; la production viticole à Bordeaux et dans le reste du monde est dorénavant influencée par les opinions de l’Empereur du vin. Cette influence se perçoit à deux niveaux : sur les prix et sur le style des vins.

D’abord, regardons l’effet Parker sur les prix. Une étude récente du New Political Economy a démontré que Parker influence le prix des crus de Bordeaux vendus en primeur, confirmant ainsi la croyance populaire établie depuis belle lurette. L’étude a démontré, par exemple, que les prix des vins de Saint-Émilion et des crus classés du Médoc varient en moyenne de 33 pour cent (vers le haut ou vers le bas) après la sortie des notes de Parker.

À chaque année, à l’instar des restaurateurs qui s’impatientent avant la sortie du guide Michelin, les viticulteurs, particulièrement à Bordeaux, attendent fébrilement la sortie des notes de Parker. Les critiques de l’Empereur du vin peuvent faire et défaire la réputation des domaines viticoles. Les enjeux sont tellement grands pour les domaines bordelais que des menaces de mort ont été proférées à l’égard de Parker par certains vignerons lésés par des critiques peu élogieuses de la part du critique américain. Une fois, alors qu’il visitait un domaine bordelais, il s’est fait attaqué par le chien d’un vigneron, sous les yeux de celui-ci, parce qu’un de ses vins n’avait reçu qu’une critique pondérée dans le Wine Advocate.

En plus des prix, Parker exerce également une influence notable sur le style des vins produits à Bordeaux et dans le monde. Les États-Unis constituent un gros marché de consommation que les producteurs de vin ne peuvent ignorer impunément. L’obtention d’une note de 90 points et plus par Parker, ou même par le WineSpectator (revue américaine également influente), permet aux producteurs de vendre leurs produits à meilleur prix, aux États-Unis et dans le reste du monde. Il est parfois difficile de résister à la tentation de vouloir plaire au palais de Parker. Cette recherche insensée de la note magique du 90 points a mené plusieurs domaines viticoles à adapter (sinon à dénaturer) le style de leurs cuvées, phénomène particulièrement notable à Saint-Émilion mais également dans le reste de Bordeaux et du monde. Ce phénomène porte dorénavant un nom : la parkerisation du vin.

C’est ce phénomène de parkerisation du vin qui génère les plus grosses controverses, car il mène vers une uniformisation du vin à travers le monde. Jonathan Nossiter a d’ailleurs tourné un film intitulé Mondovino sur le danger de cette uniformisation du vin liée en grande partie à l’influence Parker (et son copain Michel Rolland, le fameux flying winemaker). Dans le film, Nossiter n’y va d’ailleurs pas avec le dos de la main envers L’Empereur du vin. Parker a avoué publiquement qu’il a été blessé par l’image que Nossiter peint de lui dans Mondovino. Selon un article du Monde, Parker reconnaît que sa propre influence sur l’industrie vinicole est disproportionnée, mais qu’il n’y peut rien et qu’il ne l’a pas cherché. Le célèbre critique de vin reconnaît aussi que ses goûts personnels tendent vers les vins robustes, solidement boisés, vineux et au fruit bien concentré, mais il affirme haut et fort qu’il n’a jamais voulu influencer le style de vins produits par les domaines viticoles, seulement leur qualité. Au contraire de certaines accusations à son égard, Parker se dit grand amateur et partisan de la notion de terroir.

Il reste que la parkerisation du vin (quelquefois appelée la cocalisation du vin pour décrire le côté sucré, presque coca cola, de certains vins) est un phénomène indéniable. Plusieurs vignerons artisans du monde, avec à leur tête Aimé Guibert de la Vassière (Mas de Daumas Gassac), affirment que l’influence et les goûts de Parker mènent en effet à une uniformisation mondiale du vin aux dépends de la diversité et du respect du terroir. Moi-même, impliquée dans le monde du vin depuis une décennie, ai remarqué des variations dans le style de certaines cuvées sur cette période de temps, autant sur le Vieux Continent que dans le Nouveau Monde. Je ne compte plus le nombre de cuvées qui s’avèrent maintenant plus charnues, plus boisées et plus sucrées, variations stylistiques qui ne peuvent s’expliquer uniquement sur les conditions climatiques associées aux millésimes. 

Conclusion

Que l’on soit l’un de ses admirateurs ou l’un de ses détracteurs, on ne peut nier que le fameux critique soit un phénomène tout à fait fascinant. Même ceux qui déplorent l’uniformisation globale du vin ne peuvent remettre en cause l’intégrité de Parker (malgré qu’il se soit parfois entouré de collaborateurs moins scrupuleux que lui, mais c’est un autre débat).

Il sera intéressant de voir ce qui arrivera lorsque Parker prendra sa retraite. Y aura-t-il un Robert Parker II pour prendre la relève ? Vera-t-on un retour du balancier, surtout à Bordeaux, vers une plus grande diversité et une détermination des prix qui relève moins d’une seule personne ?

En terme d’uniformisation du goût, certains notent déjà un léger retour du balancier, comme si on avait été trop loin dans la recherche d’une maximisation de la maturité du fruit et de l’utilisation de la barrique de chêne pour créer des bêtes de concours. Même l’Australie, accusant une baisse de ses ventes mondiales, semble dorénavant vouloir s’éloigner des vins outrageusement mûrs et surboisés, qui tannent le palais et se marient difficilement avec les mets, pour produire des cuvées plus en équilibre et en finesse.

Malgré la controverse, il reste que Parker a élevé le standard de la profession de critique de vin et qu’il a forcé, par le poids de ses opinions, certains producteurs à revoir à la hausse le niveau qualitatif de leur production. Peu importe ce que l’on dit sur Parker aujourd’hui, je fais le pari qu’à long terme l’Histoire retiendra moins les critiques virulentes de ses détracteurs et davantage le rôle-clé que celui-ci a joué dans la prolifération des vins de qualité.

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Un commentaire pour Robert Parker

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