Chili

Le Chili est l’un des pays viticoles du Nouveau Monde qui attire le plus l’attention, autant auprès des amateurs à la recherche de bons rapports qualité-prix que des professionnels, lesquels ne peuvent s’empêcher de noter les progrès remarquables accomplis par cette aire viticole depuis 30 ans.

L’histoire viticole du Chili débute au milieu du 16e siècle alors que les conquistadores espagnols amenèrent avec eux des vignes de vitis vinifera, surtout du país, une variété de raisin à peau noire. Ces importateurs improvisés voulaient avant tout permettre aux premiers colons espagnols de célébrer l’eucharistie. Au 17e siècle, l’Espagne, cherchant à protéger ses exportations de vin, interdit la plantation de nouveaux vignobles dans ses colonies latino-américaines (le protectionnisme ne date pas d’hier). En vain : l’industrie viticole chilienne continua son expansion à fond de train jusqu’à produire, au 18e siècle, d’énormes quantités de vin, à prix modique, au grand dam des viticulteurs espagnols.

Loin de s’en douter, le Chili allait gagner le gros lot avec l’arrivée de Claudio Gay, un naturaliste et scientifique français qui, en 1830, persuada le gouvernement de fonder une pépinière expérimentale pour tous types d’espèces botaniques exotiques; il importa ainsi une soixantaine de variétés de vignes européennes (tels que le cabernet sauvignon et le merlot). Cela permit au Chili de disposer de son propre lot de boutures vitis vinifera avant que ne se répande dans le monde le phylloxéra, un puceron dévastateur qui réussit presque à éradiquer la viticulture à la fin du 19e siècle. Le Chili est l’une des rares régions au monde qui ne fut pas infectée par le phylloxéra. Alors que l’Europe a dû se résoudre à replanter son vignoble et à greffer leurs vignes européennes sur des pieds de vignes américaines, plus résistantes, le Chili utilise encore des vignes non greffées, dites « franches de pied ».

La progression de l’industrie viticole chilienne fut considérablement ralentie au milieu du 20e siècle par l’instabilité économique et politique du pays, causée d’abord par la réforme agraire imposée par le gouvernement, puis par des politiques isolationnistes alors qu’une bonne partie de la planète, particulièrement l’Occident, embarquait dans le mouvement de globalisation et embrassait le libre-échange. Il faudra attendre le début des années 1980 pour que la démocratie reprenne ses droits et que le Chili adopte des politiques de libéralisation et de développement économique. Après une période difficile où les prix s’effondrèrent et la moitié du vignoble fut arraché, l’industrie viticole chilienne renaît de ses cendres et connaît littéralement une révolution (une des plus spectaculaires de l’histoire mondiale du vin), ce qui stimula grandement sa croissance.

Ainsi, entre 1996 et 2006, la surface plantée doubla, passant de 56 000 à 117 000 hectares; le Chili se classe aujourd’hui en onzième position quant à la superficie de son vignoble. De plus, le nombre de domaines viticoles a explosé en une décennie, passant de 12 en 1995 à plus de 90 aujourd’hui. Les Chiliens étant des consommateurs de vin modérés (soit 15,5 litres par habitant, occupant ainsi la 37e position sur l’échiquier mondial), les vignerons se sont tournés vers l’exportation pour écouler leur production. Aujourd’hui, le Chili exporte 73 % de son vin dans une centaine de pays sur cinq continents, ce qui génère des ventes annuelles de 1,2 milliards de dollars américains, lui permettant ainsi de devenir le cinquième plus gros exportateur de vin sur la planète.

Miguel Torres, un viticulteur espagnol avant-gardiste, contribua grandement à cette renaissance du vin chilien, entre autres, en introduisant des technologies modernes dans les chais, dont la cuve inox (acier inoxydable) pour la fermentation des moûts. Torres sera suivi par d’autres grands noms de la viticulture moderne, tels que Michel Rolland (le fameux flying winemaker), Jacques Lurton (Bordeaux), Marnier-Lapostolle (Loire), William Fèvre (Chablis), Philippine de Rothschild (Bordeaux), Robert Mondavi et Kendall-Jackson (Californie). Le Chili fit alors des bonds de géant en améliorant ses technologies de plantation et d’irrigation, en modernisant ses équipements et sa machinerie, en commençant à utiliser des cuves inox et des barriques de chêne français, et en utilisant des bouchons de liège de meilleure qualité.

L’intervention humaine fut certes un élément essentiel dans le succès de la viticulture chilienne, mais celle-ci aurait été vaine sans un terroir exceptionnel. La géographie du Chili est certes des plus uniques : son territoire s’étend sur une superficie de 4 300 kilomètres de longueur mais sur seulement 177 kilomètres de largeur, serré entre l’océan Pacifique à l’ouest et les Andes à l’est (à 7 000 mètres d’altitude). Par conséquent, il existe une multitude de climats au Chili, allant du désert nordique aux terres glacées dans la pointe sud du pays, adjacent à l’Antarctique.

C’est dans la Vallée centrale, un plateau de 1 000 kilomètres situé entre le 32e et le 38e parallèles, que se concentre la viticulture chilienne. Dans l’hémisphère nord, cela correspondrait au nord de l’Afrique et au sud de l’Espagne, mais avec l’avantage que le terroir chilien est rafraîchi par les brises en provenance de l’océan Pacifique, ce qui n’est pas le cas pour l’Argentine, de l’autre côté des Andes. En fait, à cause de cette brise rafraîchissante, les vignerons chiliens disent que la Vallée centrale a un climat à mi-chemin entre celui de Bordeaux et celui de la vallée de Napa en Californie. Les étés dans la Vallée centrale sont secs et chauds, ce qui est bénéfique à la culture de la vigne. La vallée est également morcelée de rivières qui, à la belle saison, amènent l’eau provenant de la fonte des neiges des Andes vers le Pacifique, laquelle est alors détournée de sa route naturelle pour faciliter l’irrigation des vignes.

C’est en partie grâce à cet isolement géographique et au climat bénéfique de la Vallée centrale que les fléaux tels que le phylloxéra et certaines maladies graves de la vigne, telles le mildiou et l’oïdium, n’ont pas affecté la viticulture chilienne comme dans le reste du monde. De plus, pour maintenir l’état sanitaire de ses vignobles, le Chili impose une quarantaine très stricte pour toute nouvelle vigne importée. Par conséquent, les vignerons chiliens n’ont jamais eu à incorporer les traitements chimiques pour conserver la santé de leurs vignes. Cela a favorisé le développement de la culture organique au Chili, contribuant à rehausser davantage l’image de marque du vin chilien.

D’un autre côté, l’identification des vignes n’a jamais été une préoccupation majeure pour les Chiliens. Ainsi, des études ampélographiques ont révélé que les vignes de sauvignon étaient en fait un mélange de variétés sauvignon blanc, sauvignon vert (ou tocai friulano) et sauvignon gris. De plus, jusqu’à tout récemment, on a complètement confondu le merlot et le carmenère, à la grandeur du pays. Il s’avèrerait qu’une proportion considérable du merlot serait en fait du carmenère, bien qu’aucune statistique officielle ne soit disponible sur l’étendue de cette curieuse confusion ampélographique.

Essentiellement, on dénombre six principales régions viticoles au Chili, lesquelles comprennent un certain nombre de sous-régions (les plus connues entre parenthèses), soit : Aconcagua (Aconcagua, Casablanca, San Antonio, Leyda), Maipo (Santiago, Pirque), Rapel (Cachapoal, Colchagua), Curicó, Maule et Bío-Bío. Contrairement à la France et à l’Italie, par exemple, où un organisme central détermine quels cépages peuvent être cultivés sur quels terroirs, les viticulteurs chiliens sont libres de cultiver les variétés de leur choix sur n’importe quel terroir. D’ailleurs, les Chiliens sont encore en phase d’exploration par rapport aux meilleurs rendements obtenus pour chaque cépage relatif aux terroirs et aux climats spécifiques de chaque région. On commence toutefois à découvrir que le cabernet sauvignon se plaît bien dans les vallées de Maipo, de Rapel et de Curicó, alors que le sauvignon (blanc) et le merlot ont trouvé leur terre de prédilection dans la vallée du fleuve Maule. Le chardonnay, quant à lui, donne de très bons résultats dans les sols crayeux et sablonneux de Casablanca.

Le vin chilien d’exportation est surtout rouge, comptant pour 75 % des fioles vendues à l’étranger. Le cabernet sauvignon domine facilement, s’accaparant 46 % du vin rouge, suivi de loin par le merlot (15 %), le carmenère (8 %), la syrah (4 %) et le pinot noir (2 %). En blanc, le Chili cultive surtout du sauvignon blanc (31 %), du chardonnay (30 %) et du sémillon (21 %).

Dans les faits, au Chili, il existe une nette différence de qualité entre les vins destinés à l’exportation et ceux vendus sur le marché domestique. Ainsi, un des cépages les plus utilisés pour produire du vin domestique demeure le país, occupant au total 13 % de la surface cultivée (en baisse considérable puisqu’il a déjà occupé la moitié du vignoble chilien). Le país ne sert qu’à produire du vin de table rouge consommé par la population locale. On croit que le país pourrait en fait être le criolla d’Argentine et le mission de Californie, des descendants directs de boutures de vignes importées par les colons espagnols.

Le carmenère est souvent identifié comme le cépage qui a le plus de potentiel au Chili, celui qui l’aidera à renforcer son image de marque et à se développer une niche sur les marchés d’exportation. D’origine française et utilisé surtout comme cépage d’assemblage, entre autres dans les vins de Bordeaux, le carmenère a toujours eu de la difficulté à se créer une réputation d’excellence comme variété principale. Jusqu’à ce que le Chili se l’approprie. En effet, le carmenère donne des résultats parfois remarquables dans des cuvées monocépages. Je suis toutefois d’avis que le carmenère, en règle générale, donne le mieux de lui-même lorsque assemblé au cabernet sauvignon, alors que son côté parfois un peu végétal se fond agréablement à l’opulence du cabernet.

Je suis également d’avis que, malgré sa production encore marginale, le pinot noir a beaucoup d’avenir au Chili. Le pinot noir, maître en Bourgogne, est un cépage difficile qui requiert des conditions climatiques tempérées pour bien performer. C’est pourquoi il est si difficile pour les climats chauds comme celui de la Californie de produire du bon pinot noir. Par contre, au Chili, grâce à son climat de type méditerranéen et à ses étés secs, le pinot noir peut donner des vins tout à fait étonnants, d’une grande élégance et d’une grande fraîcheur. J’ai dégusté plusieurs cuvées de pinot noir chilien dernièrement, incluant au Salon des vins chiliens de Montréal qui a eu lieu en octobre dernier. Plusieurs domaines se démarquent dans la production de pinot noir, entre autres, Cono Sur (sa cuvée réservée 2008, vendue 17 $ à la SAQ, est à se rouler à terre), Matetic, William Fèvre (un Bourguignon) et Veramonte.

Dans le blanc, la plus grande réussite du Chili est incontestablement le sauvignon blanc. Bien que le Chili produise beaucoup de vins de chardonnay, les résultats varient énormément d’un producteur à l’autre, certains chardonnays étant d’une grande élégance et profondeur, à l’instar de leurs cousins bourguignons, alors que d’autres accusent une sur-utilisation malheureuse de la barrique de chêne ou pèchent d’un manque flagrant de personnalité alors que les marchés internationaux sont inondés de chardonnays communs et sans intérêt. Le sauvignon chilien, par contre, se démarque plus souvent qu’autrement par une personnalité extravertie, sans donner dans l’excès, et soutenu par une franche et digeste acidité. Le sauvignon blanc chilien a d’ailleurs déjà commencé à sérieusement concurrencer les sauvignons blancs de la Loire et de la Nouvelle-Zélande. Parmi les sauvignons blancs que j’ai dégustés dernièrement, je n’hésite pas à recommander ceux des domaines Arboleda, Casa Lapostolle, Casa Silva, Cono Sur, Matetic, Santa Alicia, Santa Carolina, Veramonte et Viña Leyda. C’est sans compter la cuvée Vendanges Tardives de Concha y Toro, tout à fabuleuse.

La plupart des grandes entreprises exportatrices de vin chiliennes, souvent dirigées par les descendants de dynasties établies au milieu du 19e siècle, sont installées à Santiago ou dans ses environs. Parmi les plus importantes quant aux volumes, on note Santa Carolina, Santa Rita et Concha y Toro. La plupart des domaines chiliens cultivent leurs raisins en plus d’en acheter à des cultivateurs fruitiers. Rares sont les domaines viticoles où le propriétaire cultive et vinifie tous ses raisins : parmi ceux qui le font, on note Cousiño Macul, Los Vascos et Montes.

Tel que mentionné ci-dessus, l’industrie viticole chilienne n’est pas contrainte par des traditions centenaires ou une réglementation aussi rigide qu’en Europe. Cela constitue une force majeure pour le Chili qui est ainsi libre d’expérimenter comme bon lui semble. Cet esprit de libre-choix a également l’avantage d’attirer les investissements étrangers (principalement d’Europe, des États-Unis, d’Espagne et de l’Extrême-Orient), ce qui contribue à développer davantage l’industrie viticole chilienne. Le Chili est d’autant plus attrayant que les coûts d’acquisition des terres sont relativement faibles par rapport aux terres européennes, de même que les coûts d’exploitation; cela permet aux Chiliens d’offrir aux consommateurs internationaux des vins au rapport qualité-prix supérieur.

En conclusion, je dirais que les vins chiliens se sont d’abord démarqués par leur personnalité conviviale et leurs saveurs nettes et fruitées, même en ce qui a trait aux fioles d’entrée de gamme, ce qui a permis aux Chiliens de percer sur les marchés d’exportation. Dans la dernière décennie, on remarque de plus en plus de vins destinés à la garde, plus chers mais également plus structurés. Malgré tout, il est difficile de cerner la personnalité du vin chilien. Les vignerons expérimentent beaucoup avec les cépages, les terroirs et les techniques modernes de vinification. Ils n’ont pas de stratégie en place, comme c’est le cas en Nouvelle-Zélande, pour développer une image du vin chilien qui va au-delà du vin pas cher. Il reste que si la progression fulgurante qu’a connue et continue de connaître le Chili, en partie grâce aux investissements étrangers, est un signe avant-coureur des futurs bonds qualitatifs qu’accomplira cette aire viticole remarquable, alors attendez-vous à ce que le Chili redéfinisse l’échiquier mondial du vin.

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