Changement climatique et vin

Le climat est un facteur essentiel de la viticulture et il affecte autant la qualité que le goût des vins. Certains scientistes prétendent que le réchauffement climatique a déjà influencé le style des vins que nous buvons de nos jours, contribuant à un taux de sucre plus élevé dans les raisins et, incidemment, au taux d’alcool plus important des vins d’aujourd’hui.

Des études sur les températures moyennes des 27 plus importants vignobles du monde montrent un accroissement de deux degrés Celsius depuis 50 ans. Certains climatologues, tel Bernard Séguin de l’Institut national agronomique (France), prétendent que ce n’est qu’un début et que d’ici 50 ans, les vins ne goûteront plus comme ceux d’aujourd’hui à cause du réchauffement climatique. Gregory Jones, professeur et climatologue au South Oregon University prédit que la température moyenne des plus importants vignobles du monde augmentera d’un autre deux degrés d’ici 50 ans et de 4,5 degrés d’ici 150 ans, ce qui, entre autres, accroîtra considérablement les problèmes de sècheresse.

L’Australie est certes un exemple convaincant de l’impact des sécheresses sur la viticulture, ayant d’ailleurs subi l’année dernière sa plus grande sécheresse en 100 ans, laquelle a détruit d’innombrables vignes. Conscient du phénomène global de l’effet de serre, le gouvernement australien a créé une Initiative nationale sur l’eau et le sol, investissant une somme de neuf millions de dollars sur cinq ans afin de réduire la menace des sécheresses sur ses vignobles. L’Initiative vise, en autres, à mieux comprendre l’effet du stress hydrique sur les vignes, comment les vignes récupèrent des sécheresses et la meilleure façon de gérer les sols, l’irrigation et les vignes afin d’optimiser la qualité de la production viticole australienne en période de sécheresse.

Un autre problème majeur qu’apporte le réchauffement climatique est que les insectes qui attaquent la vigne survivent mieux aux hivers plus chauds et ils peuvent se répandre plus facilement sur une plus grande géographie. Déjà, la Californie fait face à des infestations à peine contrôlables de l’insecte cicadelle, surnommé mouche pisseuse, lequel cause la maladie de Pierce par la transmission d’une bactérie qui empêche l’eau d’être pompée à travers les tissus de la plante. La cicadelle a non seulement déjà dévasté des vignobles entiers en Californie mais, de plus, elle a été récemment introduite dans l’écosystème européen.

Toutefois, ce ne sont pas toutes les opinions qui sont alarmistes sur le réchauffement climatique. De grands vinificateurs de la région de Bordeaux affirment que la hausse globale des températures a un effet bénéfique sur la viticulture bordelaise. À la Conférence internationale sur le changement climatique et le vin qui s’est tenue à Barcelone en Espagne en février dernier, Bruno Prats du domaine Cos d’Estournel (2e Grand Cru Classé) a noté que toutes les cuvées de son domaine issues des années 1970 ont nécessité de la chaptalisation (ajout de sucre au moût) pour compenser un manque de maturité des raisins, alors que seule la moitié des millésimes dans les années 1990 ont requis une chaptalisation et aucun millésime depuis l’an 2000.

D’autres vinificateurs réputés du Bordelais, tels Michel Rolland et Jacques Lurton, ont signifié que le réchauffement climatique offrait de nouvelles possibilités et options, malgré les défis liés à la gestion de l’eau et à l’irrigation des vignobles. Bien que les vins goûtent différents de nos jours, Michel Rolland croit toutefois qu’il ne faut pas attribuer le changement stylistique des vins d’aujourd’hui uniquement au réchauffement climatique. En effet, l’industrie viticole mondiale a considérablement progressé dans les dernières décennies grâce à l’avancement technologique et scientifique, sans compter l’évolution des goûts des consommateurs. Ainsi, Michel Rolland affirme que les vins contiennent plus de sucre de nos jours parce que c’est ce que recherchent les consommateurs.

Des viticulteurs champenois ont également exprimé des propos pondérés sur le changement climatique. Alors que la température moyenne a augmenté de deux degrés lors des 18 dernières années en Champagne, soit la région viticole la plus septentrionale et donc la plus fraîche de France, la maison Roederer note qu’il est dorénavant plus facile d’atteindre une bonne maturité du raisin en ce qui a trait au pinot noir, cépage des plus capricieux. La Champagne étant facilement sujette aux gelées, deux degrés peuvent faire une grande différence dans les efforts des vignerons à obtenir une qualité constante des crus champenois d’un millésime à l’autre. 

Que les opinions soient minimalistes ou alarmistes, tous reconnaissent que le réchauffement climatique a un impact sur la viticulture et la qualité des vins, un facteur que les vignerons devront considérer et intégrer dans leur stratégie viticole. Entre autres, certains vignerons devront se résilier à ne plus cultiver certaines variétés et à se concentrer sur d’autres cépages qui s’adaptent mieux aux conditions climatiques caniculaires. En effet, les baies de certaines variétés, tel le pinot noir, sont très sensibles à la chaleur, alors que d’autres cépages tardifs, tels le grenache et le mourvèdre, lesquels requièrent une quantité importante de chaleur pour mûrir, bénéficieraient d’un réchauffement planétaire. Ce phénomène global pourrait ainsi changer radicalement l’identité des vignobles que nous connaissons aujourd’hui.

Le choix de l’emplacement des vignes devra également être reconsidéré. En effet, le réchauffement planétaire affectera particulièrement les vignobles européens, lesquels produisent la majorité des plus grands vins de la planète. Les zones viticoles les plus chaudes, telles que la Californie, la Grèce, le Chili, l’Australie et la Toscane, seront les plus touchées par la hausse du mercure. Un climat trop chaud, notamment au-dessus de 40 degrés Celsius, peut affecter négativement la qualité des vins en stoppant la maturité physiologique des raisins à cause du choc thermique ou du stress hydrique, en produisant des vins mous (c’est-à-dire avec une faible acidité) et au taux d’alcool élevé, sans compter le risque d’un impact permanent sur la condition sanitaire des vignes.

Pas toutes les zones viticoles souffriraient du réchauffement planétaire. En effet, certaines aires au climat plus frais, tel le Canada, l’Angleterre, la Nouvelle-Zélande et la Chine, bénéficieraient du réchauffement climatique. Il reste que le réchauffement planétaire pourrait littéralement redessiner la carte viticole de la planète, laquelle se déplacerait vers le nord. La Péninsule du Niagara sera-t-elle le Bordeaux de demain?

L’effet du réchauffement planétaire sur la viticulture attire également l’attention des scientistes génétiques. Certains travaux visent déjà à modifier le profil génétique de certaines vignes, tel le populaire chardonnay, pour les rendre plus résistantes aux canicules et aux sécheresses. On ne sait pas aujourd’hui quel impact cela aura sur le goût des vins.

L’émission de gaz à effet de serre est une question de plus en plus débattue dans le monde du vin, particulièrement en Europe. Certains vignerons ont déjà adopté une viticulture plus respectueuse de l’environnement en produisant moins de gaz carbonique. Il est d’ailleurs anticipé que l’Union européenne adoptera d’ici cinq ans une législation qui obligera les viticulteurs à afficher sur leurs étiquettes le taux de CO2 engendré dans la production de chaque bouteille de vin. D’autres vignerons à l’esprit visionnaire ont entrepris des initiatives personnelles pour faire face à une situation qui pourrait devenir critique pour eux. Par exemple, Miguel Torres (grand vigneron catalan, auteur du Mas La Plana) a investit dix millions d’euros dans un projet de sauvegarde du climat qui inclue des initiatives de réutilisation des eaux usées et des eaux de pluie, de reboisement des forêts, de climatisation naturelle des chais, etc.

En conclusion, il est difficile pour l’instant d’évaluer les conséquences à long terme du réchauffement climatique sur la viticulture car il y a trop d’éléments qui restent inconnus ou mal compris. Il y a toutefois gros à parier que la carte viticole du monde sera quelque peu différente dans cent ans et que les pays producteurs d’aujourd’hui devront s’adapter pour survivre. On peut néanmoins présumer que le réchauffement climatique pourrait avoir davantage d’effets négatifs indirects que directs sur la viticulture. En effet, le réchauffement global affectera d’abord et avant tout l’agriculture des pays les plus pauvres de la planète, avec des conséquences désastreuses sur l’économie et le commerce mondial, sans compter sur l’équilibre socio-politique de ces pays.

Sources: Divers numéros de Decanter, de WineSpectator et de la Revue des Vins de France; Geological Society of America; Geotimes; site web de François Chartier.
Cet article, publié dans Sur la sellette, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.