Argentine

Étant donné la vaste sélection de vins chiliens sur le marché nord-américain, on croirait que le Chili est le plus important producteur viticole de l’Amérique du Sud. Ce n’est qu’une illusion : la palme d’or revient à l’Argentine avec une production annuelle tournant aux alentours de 14 millions d’hectolitres, alors que le Chili en produit environ 4,5 millions. En fait, l’Argentine est le cinquième plus grand producteur de vin au monde.

L’histoire vinicole argentine a commencé avec l’arrivée des premiers conquistadors au 16e siècle, lesquels apportèrent avec eux des vignes du vieux continent. Toutefois, la production viticole argentine n’est devenue sérieuse qu’au début du 18e siècle grâce à la culture de la vigne par les Jésuites et les Augustins dans la région de Mendoza. C’est avec l’arrivée des colons italiens et espagnols, puis grâce au développement du réseau ferroviaire dans les années 1880, que l’industrie viticole andine prit réellement son envol.

Alors que le Chili adoptait tôt une stratégie de commercialisation consciemment tournée vers l’exportation, l’Argentine écoulait sans effort la presque totalité de sa production vinicole sur ses marchés domestiques. Elle pouvait se le permettre car, pendant longtemps, les Argentins furent parmi les plus gros buveurs de vin sur la planète, avec une consommation annuelle s’élevant jusqu’à 90 litres par habitant au début des années 1970, avant que celle-ci ne commence à s’affaisser de façon spectaculaire; aujourd’hui, elle sillonne les 29 litres par habitants, comparés aux 10,5 litres pour les Canadiens.

Paysage d’un vignoble argentin avec vue sur les Andes

Pour faire face à cette baisse de consommation domestique et à un besoin urgent de devises (besoin exacerbé par la crise économique qui suivit le renversement du gouvernement Perón), les viticulteurs argentins se tournèrent pour la première fois vers l’exportation dans les années 1980. Pour se faire, l’Argentine, qui produisait surtout du Vino de Mesa (vin de table), dû élever la qualité de sa production pour satisfaire aux goûts des consommateurs internationaux habitués à la qualité des vins européens. Sous le président Menem, le monde des affaires, autant domestique qu’international, reprit confiance en l’économie argentine. Les investisseurs étrangers (surtout européens) s’intéressèrent particulièrement à l’industrie viticole andine : cela aida grandement ce secteur de l’économie à sortir de sa léthargie.

Aujourd’hui, l’Argentine commence à percer les marchés internationaux, incluant le Canada, mais elle doit encore déployer des efforts afin de produire des vins de qualité, entre autres en investissant dans la recherche dans le but d’identifier quels cépages s’adaptent le mieux aux différents terroirs argentins.

Climat, régions, cépages

Contrairement à la croyance populaire, il ne suffit pas de bénéficier d’étés longs et chauds pour produire du vin de qualité. Les vignobles andins subissent en effet une période de maturation prolongée et trop ensoleillée – privé de l’influence maritime, le climat de l’Argentine est beaucoup plus chaud que celui du Chili. La région andine souffre également de faibles précipitations, soit en moyenne 200 mm par an. L’Argentine a dû s’adapter à ces défis climatiques : elle a ainsi développé un système d’irrigation très efficace qui utilise intelligemment l’eau produite par la fonte des neiges des hautes montagnes de même que celle tirée de forages profonds.

Mendoza est de loin la région viticole la plus vaste et la plus connue d’Argentine, représentant 70 % de la production viticole de ce pays et générant également la plus grande proportion de vins de qualité du pays. Le climat, plutôt continental, établit une nette distinction entre les quatre saisons, mais sans extrêmes de température. La pluviosité est plus importante pendant l’été, ce qui favorise la croissance de la vigne.

San Juan est la deuxième région viticole en importance en Argentine, avec 22 % de la production nationale. Le climat y est beaucoup plus chaud qu’à Mendoza et les pluviosités ne dépassent pas 150 mm par an. San Juan est encore à la recherche de son identité quant au style de vin sur lequel se spécialiser, surtout par rapport aux marchés d’exportation. Il est à noter toutefois que San Juan vinifie d’excellents vins de style xérès et fournit la plupart des eaux-de-vie et vermouths d’Argentine.

Bien que sa production viticole soit marginale selon les standards internationaux, La Rioja (son nom est un clin d’oeil à l’Espagne) est quand même la troisième zone viticole andine en importance, avec seulement 3 % de la production nationale. Sa spécialité est le vin blanc à base du cépage torrontès, de même que celui vinifié à partir du moscatel, aussi connu sous le nom muscat.

Encore à ce jour, les variétés les plus anciennes et parmi les plus cultivées en Argentine restent le criolla et le cereza, mais celles-ci produisent surtout des vins en vrac destinés à la consommation domestique et ils ne sont ainsi pratiquement pas exportés.

Des grappes de malbec

L’Argentine se bâtit présentement une réputation internationale pour son habileté à produire des vins à base du cépage malbec de qualité supérieure qui retiennent l’attention des consommateurs et des connaisseurs de vin. Le malbec est une variété française qui est utilisée comme cépage principal dans la vinification des vins du Cahors et comme cépage secondaire dans la région du Bordelais. Le malbec a plusieurs synonymes : son véritablement nom serait cot (aussi épelé côt) et il est bien connu dans l’ouest de la France, incluant en Loire. À Cahors, on l’appelle auxerrois, alors que dans le Bordelais, on le nomme pressac. C’est un cépage en déclin en France car il est sensible à plusieurs maladies de la vigne (coulure, mildiou, pourriture) ainsi qu’aux gelées. Toutefois, il s’adapte bien au climat andin. D’ailleurs, les plantations de malbec ont plus que doublées depuis 1990 et c’est maintenant le cépage noble le plus cultivé en Argentine, occupant 10 % de la surface plantée. Les vins de malbec argentins revêtent souvent des caractéristiques typiquement bordelaises dans leur palette aromatique; ils peuvent être mûrs, colorés, gras et doués d’un remarquable potentiel de garde.

Le bonarda est une autre variété qui est largement vinifiée en Argentine; en fait, avant d’être déclassé par le malbec, c’était le cépage le plus cultivé dans cette région viticole. Toutefois, on en trouve peu sur le marché canadien. L’on croit que le bonarda a été introduit dans le vignoble argentin par des immigrants italiens et qu’il est également planté en Californie sous le nom charbono. Le cabernet sauvignon, le sangiovese (utilisé dans la vinification du Chianti) et le merlot sont les autres cépages rouges qui se sont bien adaptés au vignoble andin.  

Dans le blanc, le muscat d’Alexandrie est la variété la plus cultivée, donnant des vins très aromatiques et expressifs, autant dans un style sec que sucré. Le torrontès est un cépage de plus en plus populaire et propre à l’Argentine : il génère des vins frais et légers, évoquant souvent au nez le muscat avec ses parfums de raisin vert de table, d’épices et de fleurs sauvages. Le chenin blanc (indigène à la Loire), l’ugni blanc (originaire du Cognac et cultivé également en Italie sous le nom trebbiano), le sémillon (de la région bordelaise) et le chardonnay (cultivé un peu partout dans le monde) sont les autres cépages blancs les plus plantés dans la région andine.

Un terroir à surveiller

Bien que la production andine écoulée sur les marchés nord-américains soit encore marginale, l’Argentine est un pays à surveiller. La crise générée par le manque de devises et la baisse de consommation domestique a forcé les Argentins à revoir leur politique viticole. En effet, depuis les années 1980, ils ont replanté leurs vignobles avec de meilleures variétés, ils ont diminué les rendements de la vigne, ils ont réaménagé les méthodes de culture et ils ont amélioré globalement leur approche oenologique. En 1993, la province de Mendoza a adopté une loi qui définit et protège les appellations d’origine, selon des normes similaires à celles établies en Europe. De plus, l’injection massive de capitaux étrangers, surtout européens, de l’ordre d’un milliard de dollars sur les quinze dernières années, a grandement contribué à la modernisation de l’industrie viticole argentine. En 2004, le gouvernement argentin a adopté son Plan stratégique vitivinicole 2020, lequel vise à accroître considérablement la valeur de ses exportations et à s’accaparer 10 % du marché mondial.

Sans conteste, l’Argentine prend son vin au sérieux et toutes les mesures prises depuis 25 ans garantissent et élèvent le niveau de qualité de sa production, année après année. Les vins de malbec sont particulièrement impressionnants et méritent d’être découverts. Qui plus est, au bonheur des consommateurs, les produits argentins sont généralement offerts à des prix qui accommodent la plupart des bourses.

Les vignobles andins appartiennent plus souvent qu’autrement à de grands propriétaires terriens. Parmi les grands producteurs qui exportent au Québec et en Ontario, à noter les suivants, particulièrement talentueux : Bodega del Fin del Mundo, Catena, Etchart, Finca Flichman, Jacques & François Lurton, La Rural, Nieto Senetiner, Norton, Santa Julia (Familia Zuccardi), Susana Balbo, Trapiche et Weinert.

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