La biodynamie

La biodynamie (du grec « bio » qui signifie vie et « dynamis » qui signifie énergie) est une pratique de la viticulture centrée sur le respect de la nature et le rejet des engrais chimiques. La biodynamie est issue des travaux du philosophe et scientiste autrichien Rudolf Steiner (1861-1925), lequel privilégiait les traitements homéopathiques de la vigne tout en tenant compte des diverses forces de la nature, incluant l’astronomie. Toutefois, la biodynamie a réellement pris son envol en France dans les années 1980 grâce à quelques vignerons français, dont en tête Nicolas Joly, lequel vinifie la mythique Coulée de Serrant. La biodynamie représente en quelque sorte le retour du pendule suite aux excès du 20e siècle, pendant lequel on a vu se développer à outrance les traitements chimiques pour combattre les maladies de la vigne et pour accroître les rendements du vignoble. Aujourd’hui, le monde découvre les conséquences néfastes de cette agriculture intensive sur la santé de l’homme, le sol et l’environnement.

Vin bio? Vraiment?

Il est parfois difficile de s’y retrouver dans l’identification des vins « bios ». D’abord, le terme « vin bio » est grandement contesté parce que personne ne s’entend sur une définition unique. Certains argumentent que tout vin, dans un sens, est un produit biologique, car issu de la vigne, un organisme vivant. Le terme « biodynamie », plus précis, définit une philosophie et un système de culture dont les principes reposent sur la recherche d’une gestion rationnelle de la partie vivante du sol, dans le respect des cycles biologiques et de l’environnement. Le sol est considéré comme un environnement vivant complexe, agissant en étroite relation avec la faune et la flore qui y trouvent son habitat.

En France, les règles pour produire du vin bio sont les suivantes : d’abord et avant tout, le vignoble doit être travaillé sans engrais ni pesticide de synthèse. Dans la vigne, les traitements utilisés sont issus de décoctions et de tisanes de plantes médicinales, auxquelles s’ajoutent des préparations animales à base de bouses, de cornes et de viscères de vache, excluant totalement les désherbants et autres produits chimiques. La biodynamie promeut plutôt l’utilisation judicieuse de produits d’origine végétale, tels que l’achillée millefeuille, la camomille, l’ortie, le chêne et le pissenlit. Le cuivre et le soufre peuvent être autorisés pour combattre les maladies de la vigne, mais à faibles doses. Durant la phase de vinification, les sulfites ne sont que modérément utilisées pour ses effets anti-oxydants. La clarification du vin (ou l’élimination des matières insolubles en suspension) ne peut s’effectuer qu’avec du blanc d’oeuf bio. Les levures doivent être de préférence sauvages et la chaptalisation (ajout de sucre) est pratiquée avec circonspection.

En biodynamie, le mot d’ordre est plutôt la prévention que le traitement des maladies de la vigne. Par exemple, certaines techniques d’effeuillage permettent une meilleure circulation de l’air, ce qui a des effets préventifs reconnus contre le développement des champignons. On favorise également les remèdes naturels comme le bacillus thuringiensis, une bactérie présente dans la nature, pour lutter contre le ver de la grappe. Une autre méthode très efficace de prévention est la confusion sexuelle, laquelle consiste à installer des capsules exhalant le parfum hormonal des femelles pour induire les mâles en erreur qui s’épuisent à les rechercher, limitant ainsi la reproduction.

Plus souvent qu’autrement, les vignerons biodynamistes non seulement se plient à ces préceptes de base, mais ils se montrent même plus exigeants. Pour les plus ardents biodynamistes, les différentes phases de la viticulture sont régies par les influences cosmiques et le calendrier des étoiles.

Ça se complique encore plus…

Donc, non seulement le vin « bio » est-il un terme ambigu, mais il existe également une ribambelle d’organismes dans le monde qui régissent et réglementent les produits bios. Juste en France, il existe trois principales marques bios, soit : AB (Agriculture Biologique) qui appartient au Ministère de l’Agriculture, Nature & Progrès qui regroupe des producteurs et des consommateurs, et Demeter qui émane du mouvement international de culture biodynamique (Demeter est établi dans une cinquantaine de pays). Il existe également une multitude d’organismes français de certification, lesquels s’assurent que les normes bios soient respectées, incluant Ecocert, Ulase, Qualité France, Certipaq, Agrocert, Aclave et Demeter.

Le Canada n’a pas encore de normes concernant spécifiquement les vins bios, mais il a toutefois, depuis 1999, un standard national pour la « culture organique », lequel est régi par l’Association canadienne des Cultivateurs organiques (ACCO). L’ACCO stipule quelles sont les pratiques agricoles acceptables pour les systèmes de production organique et identifie les substances interdites dans l’agriculture organique. L’ACCO définie l’agriculture organique comme un système de production visant à optimiser la productivité tout en encourageant la diversité dans l’écosystème, incluant les micro-organismes dans le sol, les plantes et les animaux. Au Canada, il existe 27 organismes de certification qui s’assurent que les normes de culture organique soient rencontrées.

Ce qui complique davantage les choses est que certains domaines pratiquant la biodynamie, tels que les réputés Château Ausone dans le Bordelais et Domaine de la Romanée-Conti en Bourgogne, n’affichent pas la mention biodynamique sur leurs étiquettes, pour des questions de marketing (certains consommateurs croient encore que bio et piquette sont synonymes) ou alors pour éviter des coûts et des frustrations bureaucratiques liés à la gestion des produits bios. D’un autre côté, d’autres domaines viticoles à travers le monde, sous l’effet de la mode écolo, vendent n’importe quoi sous l’étiquette bio. Au plan de l’affichage des produits bios, il manque définitivement de clarté et d’organisation, au grand dam des consommateurs.

En fait, la question est d’autant plus nébuleuse que l’Institut national des Appellations d’Origine (INAO), l’organisation étatique qui réglemente et contrôle l’industrie viticole française, a déclarée en 1999 que le vin bio n’existait pas! La raison évoquée est que tous les vins recèlent des sulfites, que ceux-ci soient présents naturellement dans le vin ou rajoutés à la mise en bouteille (sous forme d’anhydride sulfureux, ou soufre, lequel produit des sulfites en se décomposant). Néanmoins, le soufre est indispensable car il empêche les bactéries naturellement présentes dans le vin de proliférer et de le transformer en vinaigre. Ainsi, la seule mention que l’INAO accepte (de même que nombre d’administrations étatiques à travers le monde, incluant les États-Unis) est « raisins issus de l’agriculture biologique ». En d’autres mots, le raisin peut être biologique, mais pas le vin. D’où l’actuelle prolifération de dénominations non contrôlées telles que « bio », « nature », « vivant », « vin naturel » et « issu de culture raisonnée ».

La biodynamie ne fait pas l’unanimité

La biodynamie, malgré ses concepts pro-environnementaux, ne fait pas que adeptes. Les critiques affirment que les biodynamistes les plus ardents ont fait de la biodynamie une religion plus qu’une science, fondant leurs croyances non pas sur des faits mais plutôt sur des mythes. Par exemple, les critiques soulignent que la science ne prouve pas que les astres ou les cycles planétaires aient un effet mesurable sur la vigne, ni les ondes électromagnétiques comme le prétend Nicolas Joly. La biodynamie ne fait pas toujours ses preuves non plus dans la lutte contre les maladies de la vigne : certains vignerons ont payé cher l’adhérence à cette philosophie en perdant une partie de leur vignoble à des fléaux comme l’oïdium ou le mildiou. Plusieurs vignerons affirment également qu’ils ne peuvent se permettre les coûts élevés associés à une agriculture biologique (à l’opposé d’une agriculture conventionnelle ou industrielle) et que seule une poignée de vignerons-artisans ou de domaines viticoles aux poches bien profondes peuvent se payer l’aventure de la biodynamie.

Il reste toutefois que le mouvement biodynamique a amené une réflexion sur les effets à long terme de l’agriculture sur l’environnement, tels que l’érosion des sols et la pollution des nappes phréatiques par les pesticides et, plus important encore, sur la santé des consommateurs, lesquels sont de plus en plus opposés à l’utilisation des produits chimiques dans la chaîne alimentaire. Les statistiques montrent également que le mouvement bio est en pleine progression dans le monde industrialisé, prenant source dans la demande croissante des consommateurs pour des produits plus « naturels ». Ainsi, bien qu’à date seuls 1,5 % des terres viticoles en France (le Languedoc-Roussillon et la Provence en tête de file) ne soient cultivées selon les principes de la biodynamie, les vins bios se vendent sans problème, surtout en exportation vers le reste de l’Europe, l’Amérique du Nord et le Japon.

De la vigne au verre

La question qu’il reste à répondre est donc : est-ce que les vins biodynamiques goûtent meilleurs que ceux qui ne le sont pas? Certains prétendent que oui (surtout les vignerons biodynamiques) mais, en réalité, le respect du sol et de la vigne ne suffit pas à produire des vins de qualité. En effet, un raisin abîmé pour quelque raison que ce soit ne donnera qu’un mauvais produit. Une vendange trop abondante, même biodynamique, ne donnera qu’un vin dilué. Une récolte vendangée avant maturité complète engendrera un vin vert et sans finesse. Un terroir médiocre produira des vins médiocres, peu importe si on le rend plus vivant. Enfin, le traitement que donne le vigneron (qu’il soit biodynamiste ou non) au raisin après la cueillette, que ce soit au plan de la macération du moût, l’assemblage, l’acidification, la chaptalisation, le vieillissement sous bois, etc., contribuera également à la qualité du produit final. La biodynamie n’est donc pas un substitut ni à la qualité du terroir ni au talent du vigneron. Même Nicolas Joly admet que la biodynamie n’est pas le seul facteur contribuant à la phénoménale réputation qualitative de La Coulée de Serrant; sans le terroir exceptionnel sur lequel poussent les vignes de Nicolas Joly, La Coulée de Serrant ne serait qu’une coulée parmi tant d’autres.

Il est à noter également que les vignobles biodynamiques accusent une production inférieure à ceux qui sont exploités de manière conventionnelle. En effet, la vigueur de la vigne est moindre, entre autres parce qu’elle a bénéficié de méthodes moins efficaces de lutte contre les insectes nuisibles et les maladies. Par conséquent, les vins bios ont un prix de détail souvent plus élevé que les produits « réguliers ».

Parmi les vignerons biodynamiques les plus respectés au monde, à noter l’échantillon suivant, dont une partie de leur production est écoulée au Canada :

Allemagne – Ernst Loosen (Mosel)

Canada – Summerhill Winery (Okanagan)

France – S.A Huet (Loire), Marcel Deiss (Alsace), André et Mireille Tissot (Jura), Château Romanin (Provence), Domaine Leflaive (Bourgogne), Château Gombaude Guillot (Bordeaux), Maison Chapoutier (Vallée du Rhône), Domaine Cazes (Languedoc-Roussillon)

Espagne – Alvaro Palacios (Priorat), Albet I Noya (Peñédès), Dominio de Pingus (Ribera del Duero), Viña Ijalba (Rioja)

États-Unis (Californie) – Bonterra, Tablas Creek, Fetzer, Benziger

Italie – Podere Castorani (Abruzzi), Saladini Pilastri (Les Marches), Meloni (Sardaigne), Tenuta di Coltibuono (Toscane), Mezza Corona (Trentin-Haut-Adige)

Portugal – Quinta do Infantado (Douro).

Sources et lectures additionnelles : L’Express du 23 mai 2005; divers numéros de la Revue des vins de France; WineAccess d’octobre 2005; www.vinbiofrance.com; www.biodynamie.qc.ca.

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